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Martinique

Quatre mille ans d'histoire sur 1 128 km². Une terre habitée bien avant qu'on ne la « découvre », où la liberté n'a pas été donnée mais prise, et où l'on a inventé une langue, une musique et une pensée qui ont fait le tour du monde.

Ce que la Martinique a produit de plus durable ne figure pas dans les registres coloniaux : c'est un créole, un tambour, et trois œuvres qui ont changé la façon dont le monde se regarde.

Et rien de tout cela n'est clos. L'octroi de mer, le chlordécone, la vie chère : ce qui se joue aujourd'hui est la suite directe de ce qui s'est joué hier.

Martinique

LE NOM

Madinina, avant Martinique

Avant que l'Europe ne la nomme, l'île portait déjà des noms. Jouanacaera, l'île aux iguanes, sur les cartes de 1502. Matinino, puis Madinina, chez les Kalinago. Le nom actuel n'est qu'une déformation tardive du XVIIᵉ siècle. Matinik, en créole, en garde la trace.

L'île aux femmes

Colomb n'a jamais parlé d'île aux fleurs. Les Taïnos lui avaient décrit Matinino comme une terre peuplée uniquement de femmes : il traduisit isla de las mujeres. L'île aux fleurs est une légende plus tardive, répétée jusque dans les encyclopédies.

Un nom emprunté

Au XVIIᵉ siècle, Saint Martin jouissait d'une grande renommée en France. Par analogie avec la Dominique voisine, Madinina devint Martinique. Le nom que porte l'île aujourd'hui vient d'un saint français, pas de sa terre.

RÉSISTANCE

22 mai 1848 : le tambour

Tout commence par un homme arrêté pour avoir joué du tambour. La foule exige sa libération, on tire dessus. Vingt révoltés tombent, mais le peuple prend Saint-Pierre et arrache l'abolition dès le lendemain. La liberté n'a pas été octroyée : elle a été prise.

1793 : l'île vendue

Quand la République menace d'abolir l'esclavage, les colons esclavagistes signent le traité de Whitehall et livrent l'île aux Britanniques en échange du maintien de l'esclavage. Huit ans d'occupation, 20 000 captifs importés de plus. L'abolition de 1794 n'y sera jamais appliquée.

Ce que craignaient les maîtres

En 1803, un tribunal spécial est créé pour juger quatre délits : l'empoisonnement, la révolte, le projet de révolte et le marronnage. La liste dit tout. On ne crée pas une juridiction d'exception contre des gens résignés.

MÉMOIRE

1849 : qui a été indemnisé

Le décret d'abolition prévoyait une compensation. Elle n'est pas allée aux affranchis mais à leurs anciens propriétaires, par la loi du 30 avril 1849. La République a payé ceux qui possédaient, jamais ceux qui avaient été possédés.

8 mai 1902 : Saint-Pierre

En quelques minutes, une nuée ardente de la montagne Pelée anéantit la capitale culturelle des Antilles et ses 30 000 habitants. Un seul survivant dans la ville : Louis-Auguste Cyparis, prisonnier, sauvé par l'épaisseur des murs de son cachot.

An tan Robè

1940-1943 : l'amiral Robert, représentant de Vichy, impose répression et pénurie, affichant son mépris des populations de couleur. La mortalité infantile explose. En juin 1943 la foule descend dans les rues de Fort-de-France et le fait partir. Les anciens disent encore « an tan Robè ».

L'avertissement ignoré

Trois mois après Saint-Pierre, un géologue venu de Paris prévient qu'une nouvelle éruption menaçait. Le 30 août 1902, une seconde nuée ardente tue 1 300 personnes au Morne-Rouge. On avait su, et on n'avait rien fait.

HÉRITAGE

Une pensée née ici

Aimé Césaire, Frantz Fanon, Édouard Glissant. Trois hommes nés sur cette île, trois œuvres qui ont redéfini la façon de penser l'identité et la domination. La négritude, Peau noire masques blancs, la créolisation : pensées depuis 1 128 km², lues dans le monde entier.

Un peuple de plusieurs mondes

Après 1848, 37 008 engagés arrivent sous contrat : 25 509 Indiens de Pondichéry, Madras et Calcutta, 10 521 Congos, 978 Chinois. La plantocratie cherchait une main-d'œuvre de remplacement. Le créole martiniquais porte la trace de tous.

Caliban prend la parole

Césaire réécrit La Tempête de Shakespeare pour en faire autre chose : l'esclave Caliban s'y dresse face à son maître et lui refuse jusqu'à son nom. Prendre le texte du colonisateur et le retourner — c'est exactement ce que fait la créolisation.

AUJOURD'HUI

L'octroi de mer, depuis 1670

Créée en 1670 en Martinique sous le nom de « droit de poids », cette taxe sur tout ce qui entrait dans les colonies devait être temporaire. Colbert l'a pérennisée. Elle existe encore : un biscuit importé est taxé 15 %, le même fabriqué sur place 2,5 %. Elle finance aujourd'hui les communes, ce qui rend le débat plus âpre qu'il n'y paraît.

Chlordécone

Interdit dans l'Hexagone en 1990, ce pesticide est resté autorisé par dérogation aux Antilles jusqu'en 1993, sous la pression du lobby bananier. En juin 2026, Santé publique France mesurait 85,5 % des adultes martiniquais contaminés. Il peut rester dans les sols jusqu'à 600 ans.

Pwofitasyon

2009 : une grève générale de près de quarante jours contre la vie chère. 2024 : le mouvement repart. Le mot créole pwofitasyon dit ce que « vie chère » masque — il ne s'agit pas d'un prix, mais d'un rapport de force hérité.